Le feu des Cheneviers brûle toujours

Un véritable ballet de camions anime chaque matin les Cheneviers, l’usine cantonale de valorisation thermique des déchets. Devant l’entrée principale, les poids lourds des compagnies de collecte de déchets commencent à défiler. «Il y en a jusqu’à 175 par jour», explique Jean-Denis Raneda, peseur-caissier, qui gère les entrées et les sorties du site depuis sa cabine vitrée. Acheminant 40% des 220 000 tonnes de déchets traités chaque année aux Cheneviers, ces camions sont systématiquement pesés. «Le prix de l’incinération varie en fonction du poids et du type de déchets.»


Thierry Gaudreau, adjoint au responsable du site, observe un des deux fours en activité aux Cheneviers, au travers d’un hublot. (Photo SIG / Guillaume Mégevand)


Tous les camions passent également entre deux poteaux jaunes pour un contrôle de radioactivité. Le signal se déclenche 5 à 6 fois par année. «En général, cela concerne du matériel hospitalier, qui peut être incinéré sans risque. Parfois, il s’agit d’anciens stocks comme des aiguilles d’altimètres ou de montres, qui peuvent contenir du radium. C’est plus complexe à traiter, il faut faire appel à des spécialistes », précise Thierry Gaudreau, adjoint au responsable du site.

Les camions déversent ensuite leurs déchets dans deux gigantesques fosses, d’une vingtaine de mètres de profondeur. La capacité totale de stockage est de 9’000 tonnes. A côté de la dizaine de portiques donnant sur les fosses, un broyeur surpuissant, au bout d’un tapis roulant, traite les déchets encombrants. Nulle envie de s’attarder entre les griffes de l’engin! Quant aux déchets hospitaliers, ils disposent de leur propre circuit d’acheminement automatisé, via un système d’ascenseur et de rails, pour éviter tout contact avec les employés. De l’autre côté de la halle, un petit centre de tri accueille encore les déchets non incinérables, qui auraient été conduits aux Cheneviers par erreur.


En plus des camions, des barges sur le Rhône acheminent 60 % des déchets incinérables aux Cheneviers. Elles font la navette depuis la Jonction. (Photo SIG / Guillaume Mégevand)

L’autre voie d’accès au site transite non par la route, mais… par le Rhône. Cela permet d’économiser les déplacements de 45 à 60 camions par jour. Chaque jour, des barges de 35 m de long, attachées à un petit pousseur, naviguent donc entre la Jonction et les Cheneviers. Elles acheminent environ 60% des déchets traités sur le site. «Le trajet dure environ une heure. Un chenal puis des rails conduisent les barges directement à l’intérieur de l’usine, sous les fosses qui accueillent les déchets», explique Jan Stefanski, responsable de la logistique.


Chaque grappin peut saisir jusqu’à trois tonnes d’un coup. (Photo SIG / Guillaume Mégevand)

Qu’ils soient transportés par camion ou bateau, tous les déchets finissent entre les pinces d’immenses grappins jaunes, suspendus sur les fosses, qui prélèvent les déchets pour les laisser retomber dans les fours. A la manœuvre, dans une petite cabine au-dessus du néant, on retrouve Antelo Santiago, grutier depuis 1993: «Les grappins peuvent saisir jusqu’à 3 tonnes de déchets d’un seul coup. Il faut mélanger les déchets secs et humides pour que le feu ne soit ni trop fort ni trop faible. Les déchets doivent brûler en continu.» Comme la flamme olympique, le feu des Cheneviers ne s’arrête jamais!

Deux fours sont aujourd’hui en activité, contre quatre auparavant. «Il y a de moins en moins de déchets à traiter, car le tri progresse à Genève. On enregistre chaque année une baisse de 1 % de la quantité d’ordures ménagères, précise Thierry Gaudreau. Par ailleurs, la répartition a changé: avant, nous couvrions aussi une partie du canton de Vaud.» Les fours, que l’on peut observer à travers des hublots, brûlent à plus de 850 °C. Après l’incinération, on récupère sur des tapis roulants le résidu, que l’on appelle aussi «mâchefer» et qui consiste notamment en matière minérale. Une grande tour accueille cette matière, dont on extraira la ferraille pour l’envoyer au recyclage sur d’autres sites du canton.


L’usine des Cheneviers fonctionne 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Environ 220 000 tonnes de déchets y sont incinérés chaque année. (Photo SIG / Guillaume Mégevand)

Le site des Cheneviers, qui compte 119 collaborateurs, dont 8 femmes, valorise ses déchets, permettant ainsi de produire de la chaleur et de l’électricité. «Nous transformons l’énergie contenue dans les déchets en vapeur, poursuit Thierry Gaudreau. La vapeur récupérée permet de faire tourner des turbines pour produire du courant électrique. Une partie de cette vapeur est récupérée en sortie de turbine pour être injectée à une température maximale de 125 °C dans le réseau de chaleur à distance de CADIOM.» A côté de la production d’électricité et de chaleur, on procède aussi à la «dépollution» des fumées. Installés sur les deux cheminées de 105 mètres de hauteur, des capteurs servent à déceler les traces résiduelles de polluants.

Au final, l’incinération des déchets permet de produire de l’électricité pour 30’000 habitants du Canton, et du chauffage pour 80’000 habitants des communes d’Aire-la-Ville, Bernex, Onex, Lancy, Vernier et Meyrin, tout en économisant 40’000 tonnes de CO2 par an.

Le prochain défi porte le nom de «Cheneviers IV». Il consiste en une rénovation totale du site. «La première usine date de 1966, les deux fours actuellement encore en service de 1992 et 1993. Or, en moyenne, une ligne d’incinération a une durée de vie de 25 à 30 ans. Les nouveaux fours seront plus petits, mais plus performants. Le défi sera de déconstruire petit à petit le site actuel pour le remplacer par les nouvelles installations, sans entraîner d’interruption de l’exploitation.» Le chantier devrait démarrer en 2019, pour une mise en service en 2022. La capacité de la nouvelle usine ne sera alors plus que de 160’000 tonnes. Les besoins devraient diminuer grâce à la hausse du taux de tri et de recyclage, notamment grâce à une sensibilisation accrue, qui permettra de réduire encore davantage les quantités de déchets ménagers destinés à l’incinération.

 

Texte Serge Maillard, photos Guillaume Mégevand
Cet article est paru dans le magazine Vive la Vie, il est reproduit avec l’aimable autorisation des SIG.

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